Roubine

Chemins creux

 

Le plus souvent orientés nord-sud, étroits et encaissés entre les terres, à l’époque où la vigne était reine, les chemins creux interrompaient la marche du chasseur qui se dirigeait vers le levant ou le couchant, à la recherche d’une compagnie de perdreaux. Après avoir ouvert son fusil, par précaution, il se laissait glisser sur l’herbe du talus, puis remontait de l’autre côté, en s’accrochant aux plantes les plus vigoureuses. Ces chemins formaient, dans la campagne, une coulée de verdure dans laquelle trois sillons de teinte claire attiraient le regard : les deux ornières creusées par les grandes roues ferrées des charrettes et, au milieu, le sentier plus large tracé par le pas des chevaux.

Ces chemins creux ont perdu leur originalité depuis que la viticulture a remplacé la traction animale par des engins motorisés. Ils ont été aplanis, élargis, empierrés, chaussés et rechaussés, et même goudronnés. Leur profondeur s’est réduite de moitié et les moins creux ne le sont plus du tout. Les plus proches de la ville, absorbés par elle, ont perdu leur identité. Le chemin du Saut du Loup, ceux d’Arnassère et de la Rave s’appellent maintenant rues. Cependant, il en reste quelques fragments, véritables pièces de musée, dignes d’être inscrits au registre du patrimoine de la commune. L’un file vers le nord, à partir du Chemin des Peupliers et se continue vers le sud par un long fossé. C’est une partie du Vieux Salaison. Un autre va vers le sud, à partir du chemin de la Poste ; il fait suite à un assez large fossé. C’est un morceau de la Vieille Cadoule. Un autre, sur la route de Mudaison, se dirige vers le nord, en face du chemin de Cannabeth, autre Vieille Cadoule qui jadis descendait jusqu’aux marais, près de la cabane de Tonnerre.

Ces restes de chemins creux constituent la mémoire de nos cours d’eau. Ils nous rappellent que nos rivières ont été infidèles à leur premier lit. Les alluvions arrachés aux collines d’où elles descendent, en s’accumulant, ont, à la longue, obstrué parfois leur cours et l’ont dévié pour former de nouveaux lits. On repère encore trois anciens Salaison et au moins deux anciennes Cadoule.

Ces vestiges nous rappellent que les hommes de jadis ont eu l’intelligence et la sagesse de se servir de ces lits abandonnés comme chemins de terre. Mais s’ils ont su tirer parti de nos rivières mortes, ils n’ont pas manqué aussi d’utiliser les eaux vives. Pour cela, ils ont eu l’audace de se lancer dans de grands travaux. Ils ont creusé un port dans le lit du Salaison et ont canalisé l’accès depuis l’étang. Le port de la Quintaine était déjà important au Xlème siècle, rival de Villeneuve-lès-Maguelone. Ils ont creusé de profonds fossés, au XIIIème, pour améliorer la protection des remparts. Ils les ont alimentés avec des eaux venues du nord, de la Vieille Cadoule, du Chemin de Vendargues, du ruisseau du Boutarel. Ils ont creusé la Roubine, au milieu du XVIIème. Pour rapprocher de la ville le port du Salaison, ils ont détourné vers lui les eaux du Rajol, affluent de la Capoulière. Ils ont redressé, au milieu du XlXème, un nouveau lit à la Cadoule, au niveau de la route de Lansargues, pour supprimer deux bras. Par une démarche inverse, ils ont surélevé les berges de nos deux rivières pour tenter de contenir les grandes eaux des pluies d’automne. Ce faisant, ils vouaient au dépérissement d’autres bras de ces rivières qui devenaient alors fossés ou chemins creux. Cet endiguement des cours d’eau se poursuit encore de nos jours ; par exemple, cette année, la Balaurie, affluent du Salaison.

Roger Poudevigne

Roubine
Ce texte a été initialement publié dans l’ouvrage publié par la médiathèque, Histoires de Mauguio, que vous pouvez consulter sur place ou acheter. Il est accompagné de photos de Christian Maccotta et d’une carte pour parcourir les chemins creux.

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